L'héritage culturel de l'époque mérovingienne, qui précède et préfigure dans une certaine mesure la renaissance carolingienne, est en particulier à noter dans le domaine des manuscrits peints. Différents ateliers, à Laon, à Luxeuil ou à Corbie notamment, réalisent des manuscrits luxueux présentant d'évidentes similitudes de style (motifs orientaux et coptes, éléments géométriques ou zoomorphes). Ceci permet de parler de l'enluminure mérovingienne comme d'un ensemble artistique cohérent, certains historiens de l'art allant jusqu'à parler d'une véritable « école mérovingienne »[1].
La coutume franque du partage du royaume entre les fils du souverain risque de disloquer le territoire. Mais, en général, un des fils porte toujours le nom de Rex Francorum (roi des Francs), et Paris reste la capitale exclue des partages : il y a donc toujours une unité. Par ailleurs, malgré les conflits internes, les frontières du royaume ont toujours été défendues contre les agressions étrangères. Malgré cela, le royaume mérovingien finit par se diviser en quatre parties : au Nord-Ouest la Neustrie, au Nord-Est l'Austrasie, au Sud-Ouest l'Aquitaine, et enfin la Bourgogne centrée sur le couloir rhodanien.
Les Pippinides unifient le Nord. Leurs descendants, les Carolingiens, fonderont un nouvel empire plus vaste encore que le Regnum Francorum.
La vie religieuse
La vie religieuse s'organise autour de deux foyers: les Cités épiscopales, où l'évêque joue également un rôle de fonctionnaire du pouvoir royal, - et les monastères fondés par des moines irlandais et anglais. Les évêques sont, à l'époque, de plus en plus ambitieux, puissants et riches et ne parviennent pas à enrayer la décadence intellectuelle dont la culture latine classique est la première victime.
Si l'on excepte quelques centres urbains où la pensée demeure vivante, comme Laon, ce sont les monastères qui assurent la copie des livres pour sauver au moins la culture chrétienne. Cet art est d'origine insulaire : Saint Colomban (540 env.-615), venant d'Irlande vers 590 avec douze moines, s'installe dans les Vosges où il construit le monastère de Luxeuil. En même temps que sa foi missionnaire, l'art de son île natale se répand dans le Regnum Francorum.
Le style de ces enluminures est essentiellement ornemental, et les représentations de la figure humaine sont extrêmement rares et n'arrive qu'à la fin de la période. Plusieurs types d'ornement typiques se retrouvent dans les manuscrits mérovingiens.
Les manuscrits ne contiennent pas de grandes lettrines occupant une pleine page mais le texte commence généralement par une lettrine intégrée au texte ou par un titre décoré, accompagné d'arcades encadrant le texte. Le sacramentaire gélasien contient ainsi à chaque début de partie du missel un grand portique encadrant le texte[3],[2].
Un soin particulier est apporté à la calligraphie du texte. Alors que les artistes insulaires qui dessinent à main levée les arabesques et les entrelacs des grandes pages de leurs livres, les artistes mérovingiens utilisent systématiquement la règle et le compas pour tracer les initiales. Les lettrines et parfois plusieurs mots entiers du texte sont ornées de motifs végétaux et animaux (surtout des oiseaux et des poissons) qui se mêlent à des motifs abstraits géométriques. Au fur et à mesure, ces animaux quittent leur forme géométrique pour prendre de plus en plus l'apparence de véritables animaux. Dans quelques manuscrits apparaissent les premières lettrines zoomorphes et anthropomorphes de l'histoire de l'enluminure. Ce sont des lettres qui ne servent pas de cadre pour la représentation d'un animal ou d'un être humain, mais qui sont constituées par un ou plusieurs de ces êtres formant la lettre ou ses différentes parties. Par exemple, au f° 132 du Sacramentarium Gelasianum, les lettres du mot « NOVERIT » sont constituées d'oiseaux et de poissons. L'artiste chargé de ces décorations était généralement le même que celui de copier le texte[4].
Le motif chrétien presque omniprésent est la croix. Elle couvre parfois une page complète, parfois intégrée à une page tapis, comme dans les manuscrits irlandais[5].
Lettre D (Domine) tracée au compas. Milieu du VIIIe siècle.
Lettre zoomorphe, vers 755.
Les premières représentations humaines
Si des personnages apparaissent vers la fin de cette époque, il ne s'agit pas d'enluminures à proprement parler historiées, c'est-à-dire représentant une scène tirée de la Bible. Le premier manuscrit encore conservé à comporter des représentations humaines est le sacramentaire de Gellone. Des portraits d'évangélistes se retrouvent pour la première fois dans l'évangéliaire de Gundohinus[2].
L'influence byzantine notamment, se fait souvent sentir. Certains historiens ont émis l'hypothèse selon laquelle les enlumineurs mérovingiens ont pris parfois comme modèles des motifs trouvés sur des tissus orientaux ayant enveloppé des reliques. Le sacramentaire de Gellone, par exemple, semble par certains aspects très proche des livres byzantins[6].
Plusieurs centres sont aussi influencés par l'enluminure insulaire. Plusieurs abbayes, fondées par des abbés venues d'Irlande ou de Northumbrie, sont des lieux de productions de manuscrits mêlant les deux styles et parfois des artistes venus des îles et du continent. C'est le cas notamment à l'abbaye d'Echternach, où a été réalisé l'évangéliaire de Trèves vers 700-750. Le style qui s'y développe est parfois désigné sous le nom de franco-saxon[7].
À quelques exceptions près, la localisation précise du lieu de production des manuscrits mérovingiens n'est pas assurées et sont parfois remises en cause.
Laon
Ce siège épiscopal, fondé par saint Remi au début du VIe siècle est une notable exception parmi d'autres au déclin culturel des Cités. Toujours dominée par ses évêques, Laon est demeurée, pendant la période mérovingienne et carolingienne, un centre artistique et intellectuel vivant, et notamment l'abbaye colombanienne Saint-Vincent.
En 590, saint Colomban fonde le monastère de Luxeuil dans les Vosges. Le scriptorium de cette abbaye acquiert quelques décennies après une haute réputation de qualité. Pillée et ravagée par les Sarrasins, qui massacrèrent tous les moines, en 731 ou 732, l'abbaye fut relevée par Charlemagne qui la confia aux bénédictins. L'abbaye a donné son nom à une écriture particulière, sans que l'on puisse dire avec assurance qu'elle a pu être créée dans son scriptorium. Elle se retrouve dans plusieurs manuscrits dont le lieu de réalisation reste sujet à controverse :
Située dans la Somme, près d'Amiens, l'abbaye fut fondée par sainte Bathilde. Les manuscrits produits sur place utilisent moins les animaux mais plus d'ornements comme l'« œil de taureau » (un cercle avec un point au milieu). À partir du milieu du VIIIe siècle, on retrouve de plus en plus d'entrelacs[10]. Principaux manuscrits :
Patrick Périn, Encyclopædia Universalis, article Mérovingiens / Art mérovingien.
Patrick Périn, Moyen Âge, chapitre sur l'Art mérovingien, Histoire de l'Art, Éditions Flammarion, Paris, 1996.
Carl Nordenfalk, L'Enluminure au Moyen Âge, Éditions Skira, Genève, 1988 (1re édition, Le Haut Moyen Âge, 1957), p. 44-53
Jacques Stiennon, Paléographie du Moyen Âge, Ed. Armand Colin, Paris, 1973.
Max Hello, "Décorer le vide : Le cas singulier du manuscrit latin 2110 de la BnF (VIIIe siècle)". L'église microcosme. Architecture, objets et images au Moyen Âge, Paris, Éditions de la Sorbonne, p. 145-164, 2023 (ISBN979-10-351-0908-0) [https://books.openedition.org/psorbonne/111005]
L.M.J. Delaissé, James Marrow, John de Wit, Illuminated manuscripts, The James A. de Rothschild Collection at Waddesdon Manor, Ed. Office du Livre, Fribourg (Suisse), 1977.
Rose Blanchard, « Ornements mérovingiens. un Monde à la faune et à la flore étrange », Histoire et Images médiévales (thématique), no 37, , p. 45-49
Isabelle Bardiès-Fronty, Charlotte Denoël et Inès Villela-Petit, Les Temps mérovingiens : Trois siècles d'art et de culture (451-751), Paris, Réunion des musées nationaux, , 288 p. (ISBN978-2-7118-6328-0)
Catalogue de l'exposition du musée de Cluny 26 octobre 2016-13 février 2017
↑Pierre Riché, Éducation et culture dans l'Occident barbare, Paris, Le Seuil, 1969, p. 351 ; André Grabalk & Carl Nordenfalk, La Peinture du Haut Moyen Âge du IVe au XIe siècle, Genève, 1957.
↑J.J.G. Carl Nordenfalk, Manuscrits Irlandais et Anglo-Saxons : L'enluminure dans les îles Britanniques de 600 à 800, Paris, éditions du Chêne, 1977, p.88