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Le badaud est un type urbain important de la littérature française des XVIIIe et XIXe siècles, qui a été adapté pour expliquer certains aspects de la culture de masse et de l'expérience moderne.
Le terme badaud est d'origine française et signifie fondamentalement « Celui, celle qui s'arrête dans ses flâneries à regarder les spectacles les plus quelconques, en s'étonnant de tout, en admirant tout »[1], ou plus simplement, « passant ». Le terme porte généralement la connotation d'une curiosité oisive, de crédulité, de sottise simpliste et d'ignorance béate. C'est un héritage ancien, mais il a été élaboré comme type urbain aux XVIIIe et XIXe siècles pour désigner les foules de rue qui constituaient un trait essentiel du paysage parisien. Comme le flâneur, auquel il a été fréquemment opposé, le badaud a été conçu comme une figure emblématique de l'expérience urbaine moderne et de la culture de masse. Le terme badauderie (bien que peu usité) désigne l'acte de se rassembler en foule dans la rue ou de regarder bouche bée.
Le terme badaud était en usage dès le XVIe siècle, voire plus tôt, comme adaptation française de l'ancien provençal « badau ». Dès l'origine, le terme décrivait une curiosité frivole et l'ignorance. Le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (1867) le définissait ainsi : « Le badaud est curieux ; il s'étonne de tout ce qu'il voit ; il croit tout ce qu'il entend, et il montre son contentement ou sa surprise par sa bouche ouverte et béante. »[2] Le terme en vint fréquemment à désigner les foules qui se rassemblaient dans la rue à la vue de tout spectacle remarquable. À partir du XVIIe siècle, le terme fut associé aux Parisiens. Il se traduit le plus souvent en anglais par « gawker » ou « bystander ».

Le Dictionnaire universel d'Antoine Furetière (1690) définit le terme et note son association avec les Parisiens : « C'est un sobriquet injurieux que l'on a donné aux habitants de Paris, parce qu'ils s'attroupent et s'amusent à voir et à admirer tout ce qu'ils rencontrent dans leur chemin, pourvu que cela leur paraisse hors de l'ordinaire. »[3]
Un demi-siècle plus tard, Voltaire écrit : « Si les habitants de Paris sont le plus souvent décrits comme des badauds, c'est uniquement parce qu'il y a plus de gens à Paris qu'ailleurs, et par conséquent plus de gens inutiles. Ils s'attroupent au premier spectacle insolite, pour contempler un charlatan, ou deux femmes du peuple qui se disputent, ou un cocher dont la charrette a versé... Il y a des badauds partout, mais la première place a été accordée à ceux de Paris. »[4]
Louis-Sébastien Mercier (en 1782) remarque que les Parisiens étaient souvent décrits comme de « parfaits badauds », ravis par tout spectacle étrange[5]. Il décrit une grande variété de foules dans la ville de Paris.
Un observateur de la ville du début du XIXe siècle, Victor-Joseph Étienne de Jouy, décrit la badauderie comme le trait ineffable par excellence du caractère parisien : « À Paris, tout devient événement : un train de bois qui descend la rivière, deux voitures qui se heurtent, un homme habillé autrement que les autres, un fourgon blindé, un combat de chiens — s'ils sont remarqués par deux personnes, il y en aura bientôt mille, et la foule ne cessera de croître, jusqu'à ce qu'une autre circonstance, tout aussi remarquable, ne l'attire ailleurs. »[6]
Le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (1867) montre le badaud à l'œuvre : « On est sans cesse bousculé par une foule d'individus qui quittent leur domicile chaque matin pour tuer le temps sur les places, aux carrefours et sur les boulevards ; ils ont dix heures à employer, et quand ils rentrent le soir, ils veulent avoir quelque chose à raconter : un accident, un pauvre diable qui tombe d'un omnibus dans la rue ou qui s'évanouit de faim, un vieux chien noyé dans la Seine, etc., etc. ; et quand l'un de ces Titus du pavé n'a rien vu, rien observé, il s'écrie : J'ai perdu ma journée ! » Ce malheur, nous dit-on, arrive rarement. « Car lorsque la rue n'a rien à offrir, le badaud peut toujours compter sur la Morgue, le Jardin des Plantes, le cimetière du Père-Lachaise, et en dernier recours, il y a les bateleurs de la place de la Bastille, ou les montreurs de marionnettes des Champs-Élysées. »[7]
Dans ses dessins et gravures des années 1890, Félix Vallotton dresse une taxonomie des foules parisiennes, manifestants, piétons et badauds[8].
Le badaud était souvent opposé au flâneur. Auguste de Lacroix, dans Les Français peints par eux-mêmes (1842), explique : « Le flâneur est au badaud ce que le gourmet est au goinfre... Le badaud marche pour marcher, s'amuse de tout, est captivé par tout indistinctement, rit sans raison et regarde sans voir. »[9]
Victor Fournel, dans Ce qu'on voit dans les rues de Paris (1867), établit la distinction avec une parfaite clarté : « Il ne faut pas confondre le flâneur avec le badaud ; une nuance est à observer ici. [...] Le simple flâneur [...] est toujours en pleine possession de son individualité. Le badaud, au contraire, voit son individualité disparaître, absorbée par le monde extérieur qui le ravit, qui l'enivre jusqu'à l'extase. Sous l'influence du spectacle qui se présente à lui, le badaud devient une créature impersonnelle ; il n'est plus un homme, il est le public, il est la foule. »[10]
Walter Benjamin (à la suite de Fournel) oppose les deux figures : « Chez le flâneur, la joie de regarder est triomphante. Elle peut se concentrer sur l'observation ; il en résulte l'amateur de détection. Ou elle peut stagner dans le regard béant ; le flâneur s'est alors transformé en badaud. »[11]
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