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La goétie est l’art et la pratique de l’invocation de démons, d'esprits ou de dieux à des fins malfaisantes. Elle s'oppose à la théurgie.
La goétie trouve ses origines dans l'Antiquité grecque, mais elle est communément interprétée aujourd'hui comme une pratique de la démonologie. Dans l'imaginaire collectif, la goétie est une forme de magie noire par laquelle le sorcier appelle aux démons en utilisant un grimoire. L’usage moderne en a été popularisé par l’Ars Goetia, une partie du Lemegeton[1], un grimoire du XVIIe siècle traduit en anglais par Samuel Mathers et Aleister Crowley en 1904 sous le titre The Goetia: The Lesser Key of Solomon the King[2].
Le terme goétie dérive du latin médiéval goetia, lui-même tiré du grec ancien (γοητεία / goēteia, sorcellerie). Dans ses formes les plus anciennes, les mots goès (goète, le pratiquant de la goétie) et goêtia dériveraient de goos (γόος), signifiant gémissement ou hurlement[3], et du verbe goao signifiant « l'acte de la chanter »[4]. La racine indo-européenne gow était d'ailleurs en relation avec les onomatopées du deuil[5]. La goétie antique évoque d'abord le chant funèbre plutôt qu'une pratique démonologique.
La goétie s'inscrit dans le courant plus large de la magie hellénistique, inspirée des croyances de la Mésopotamie. Le mot magie est justement tiré du perse maguš, puis a été traduit en grec sous la forme μαγεία / mageía, « religion des mages perses »[6]. La mention du terme maguš est documentée dans l’inscription de Behistun, à propos du mage Gaumāta[7], dans un texte de l'Avestique (Yasna 65,7), ainsi que dans les tablettes écrites en élamite trouvées à Persépolis et datées de l’époque de Darius[3].
Selon Pline l'Ancien, la magie est indissociable de la médecine, de la religion et de l'astrologie[8]. Le terme perse s'héllénise vers le milieu du IVe siècle av. J.-C.[9],[10], et prend par la suite une connotation suspicieuse où le mage est perçu comme charlatan.
Les sources antiques attribuent au goète plusieurs pouvoirs en fonction des pratiques funéraires et philosophiques de l'époque :

Les Grecs anciens accordaient à la parole des pouvoirs extraordinaires. Platon, dans Euthydème, compare la figure du goète à celle du sophiste, où le pouvoir persuasif de la parole mène à la tromperie et revêt une connotation péjorative[11].
« Il y a, pour les hommes, deux types de pharmakeía. L’un, que nous venons de désigner en toute clarté, nuit aux corps par l’action naturelle d’autres corps. L’autre, qui use de certaines pratiques relevant de la manganeía, ainsi que des incantations (epōidaîs) et de ce que l’on appelle ligatures rituelles (katadésesi), persuade ceux qui se risquent à vouloir nuire à autrui qu’ils le peuvent réellement, et persuade les autres qu’ils sont très certainement endommagés par ceux qui ont le pouvoir d’agir par la goétie. »[12]
Gorgias utilise lui aussi le verbe comme outil de persuasion dans son Éloge d'Hélène, où il innocente la jeune femme face à son rapt par Pâris. Dans son argumentation, le discours exerce sur l'âme une contrainte à laquelle il est impossible de se soustraire :
Et si c'est le discours qui l'a persuadée en abusant son âme, si c'est cela, il ne sera pas difficile de l'en défendre et de la laver de cette accusation. Voici comment : le discours est un tyran très puissant ; cet élément matériel d'une extrême petitesse et totalement invisible porte à leur plénitude les œuvres divines : car la parole peut faire cesser la peur, dissiper le chagrin, exciter la joie, accroître la pitié[13].
Marcello Carastro atteste cette relation entre discours et goétie dès le IVe siècle avant notre ère : « Dans le corpus de plaidoyers attribués à Démosthène, l'association du sophiste avec le goète s'enrichit également d'un troisième homme : l'orateur »[3]. Dans cette lignée, Thierry Grandjean, de l'Université de Haute-Alsace, qualifie de « force illocutoire » cette puissance magique liée à la parole. Il compare la magie grecque, et par extension la goétie, au modèle linguistique de Roman Jakobson[14] :
On peut ainsi distinguer, sur le modèle de R. Jakobson analysant les fonctions du langage et le schéma de la communication
- le praticien de la magie (l'émetteur du message ou destinateur),
- la cible des paroles magiques (le destinataire),
- le message lui-même (les formules magiques),
- un code spécial, car seul le destinateur peut encoder le message, alors que le destinataire n'est pas censé le décoder, mais subir l'action magique.
- Le contexte auquel renvoie l'action magique peut être très varié (mais vise toujours à triompher en agissant sur le monde).
- Enfin, ce qui est le plus spécifique de l'action magique, c'est que le praticien ne cherche pas forcément à communiquer avec la cible, à maintenir un contact, mais cherche aussi et surtout à amplifier l'efficacité de son message grâce aux dieux immortels, comme c'est le cas dans la prière, dans les carmina.
Par conséquent, l'émetteur se sert des dieux pour renforcer l'effet de son message et atteindre son objectif[15].
À ce titre, dans la mythologie grecque, la parole et la rhétorique sont intrinsèquement liées au divin par les Muses, déesses chargées d'inspirer les poètes : « En un temps où l’idée d’auteur est moins nettement définie qu’aujourd’hui, la Muse joue un rôle essentiel. Née d’une oralité secrète, l’inspiration est la seule notion qui vaille »[16]. Toute parole peut être source de magie rituelle[17].
Cette parole magique était déjà attestée sous forme écrite au IIe siècle av. J.-C. dans les papyrus grecs magiques (papyri graecae magicae), manuscrits utilisés en Égypte, en Grèce et à Rome à des fins d'envoûtement[15] jusqu'au Ve siècle environ. L'utilisation de formules magiques aurait permis de commander aux esprits (défunts ou non)[18], et de sigils d'en permettre l'invocation[19].
Dans les années 1960 et 1970, Walter Burkert propose, en étudiant Gorgias, une lecture de la religion grecque sous le prisme du chamanisme[20], où le goète s'illustre comme intercesseur entre le monde des humains et celui des esprits[21]. Carastro synthétise à ce titre que « sur ce personnage, apparu au Ve siècle, pèse l'héritage des thèses de W. Burkert. Ce dernier, dans le sillage des recherches de K. Meuli et d'E. Dodds, a proposé de considérer [le goète] comme un chaman dont la fonction était de conduire, par des chants, les âmes de défunts dans le monde des morts. »[3] Le rôle du magicien selon Burkert rappelle celui du psychopompe, dont le dieu Charon est un représentant célèbre dans la mythologie grecque.

Selon Carastro et Burkert, le goète revêt également une dimension psychagogique par sa pratique du chant funèbre, destiné à apaiser les esprits. La lamentation grecque est documentée comme une pratique réelle, déjà chez l'aède grec Pamphos, inventeur du ialémos, chant funèbre du registre pathétique[22]. On retrouve en outre une tendance artistique similaire dans la littérature homérique, appelée thrène (du grec ancien θρῆνος / thrếnos, « pousser de grands cris »), au chant XXIV de l'Iliade :
« Ils ramenèrent le héros dans sa noble demeure
Et le placèrent sur un lit sculpté. À ses côtés
Vinrent se mettre des chanteurs de thrènes, qui poussèrent
Leurs chants plaintifs, ponctués par les longs sanglots des femmes. »[23]
Le contact avec les défunts en goétie peut rappeler la nécromancie. Ce lien est d'ailleurs attesté dans d'autres sources antiques, là encore chez Platon, qui lie goétie, nécromancie et enchantement : « [...] ceux qui, devenus semblables à des bêtes fauves [...] se disent capables d'évoquer les morts (psychagogein) et promettent de fléchir les dieux en les charmant (goèteuontès) »[12]. La Souda est quant à elle plus explicite sur la définition de la goétie qui est l'invocation des morts[4.1]. Celle-ci aurait été une pratique funéraire courante, notamment chez les femmes[4.2], et restreinte légalement au tournant des époques archaïque et classique[4.3], par exemple à Athènes[24]. Selon Jean-François Bert, les goètes « sont des vagabonds, qui exercent leur art dans les cités grecques sans y être officiellement autorisés »[25].
La forme de goétie la plus communément admise en Rome antique, et surtout la plus répandue dans le temps et dans l'espace, est la défixion (du latin defixio, clouer, figer, et en grec ancien κατάδεσμος / katádesmos, envoûtement). Sa fonction principale est de nuire à une ou plusieurs personnes en implorant les dieux. Placées dans des tombes, ces tablettes invoquent généralement les faveurs de divinités chtoniennes, liées à la terre et au monde infernal, par exemple Hadès (Pluton)[15] et Perséphone (Proserpine)[26].

Hécate (Trivia) était parfois mentionnée dans les défixions car maîtresse de la magie et de la sorcellerie en Grèce et à Rome[27], ainsi que des divinités psychopompes (Hermès/Mercure) ou vengeresses (Erynies)[15] en fonction du l'effet souhaité par le client du magicien.
Afin de contraindre le dieu, l'auteur de la tablette utilisait généralement l'indicatif (« je lie »), le subjonctif et l'impératif, parfois selon des rituels complexes :
« Prends de la cire ou de l'argile d'un tour de potier et façonne deux figurines, l'une féminine, l'autre masculine. Donne à celle-ci la forme d'Arès complètement armé, tenant dans la main gauche un glaive qu'il menace de plonger dans le côté droit du cou de la figure féminine [...] Plante deux aiguilles dans ses oreilles, deux dans ses yeux, une dans sa bouche, deux entre ses côtes, deux dans ses mains, deux dans ses parties génitales et deux dans ses pieds en disant chaque fois : "Je te perce tel ou tel membre, NN, afin que tu ne penses qu'à moi et à moi seul". [...] Au coucher du soleil, tu placeras ensuite le tout, avec des fleurs de saison, près de la tombe d'un mort prématuré ou de la victime d'une mort violente. »[28]
Cet exemple montre une defixionis amatoria ou défixion érotique, visant à attirer la personne convoitée. Il en existe de nombreux autres exemples, comme la tablette d'El Jem, découverte en 1960[29], ainsi qu'en Grèce, Égypte[30], Gaule[31] et Afrique romaine[32].
La situation des mages à Rome semble s'envenimer au Ier siècle avant J.-C. Agrippa, sous Auguste, édicte l’expulsion des astrologues et des goètes du territoire (recensés sous le terme magus)[33]. On note également des expulsions par sénatus-consulte d'après Tacite[34] ou des condamnations pour crime de lèse-majesté. Thomas Galoppin liste plusieurs exils avec des effets négligeables sur la pratique en elle-même : « Ainsi, en 52, "Furius Scribonianus est banni, sous prétexte qu’il cherchait à savoir des Chaldéens la fin du prince" (Furius Scribonianus in exilim agitur, quasi finem principis per Chaldaeos scrutaretur)[35], et il s’ensuivit une expulsion des astrologues d’Italie par "un sénatus-consulte rigoureux, mais sans effet" (senatus consultum atrox et inritum) »[36]. Il y aurait par la suite eu des expulsions d’astrologues et de goêtai sous Néron[37], Vespasien[38] ou encore Domitien[39].
L'interdiction de la magie sous Auguste aurait cependant mené à des autodafés de grande ampleur[40] :
« Ayant rassemblé tous les recueils de prophéties grecs et latins qui, sans aucune autorité ou sans autorité suffisante, avaient cours dans l'empire, soit plus de 2 000 ouvrages, il les fit brûler, et ne conserva que les livres sibyllins, encore après y avoir fait un choix, puis il les enferma dans deux armoires dorées, sous la statue d'Apollon Palatin »[41].
Le Code de Théodose aurait promulgué la magie comme motif de torture à la fin de l'Empire romain[42].
Arthur Edward Waite écrit de multiples traités, dont un tarot, sur l'ésotérisme, la goétie et la divination. Son Book of Black Magic and of Pacts, publié en 1898, inspiré de l'Ars Goetia, aurait à son tour influencé le Necronomicon de H. P. Lovecraft[43].
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